
En avançant dans la vie, on se prend à regarder en arrière. On se remémore quelques réussites : une progéniture qu’on a réussi à élever, des succès professionnels, des amours passionnées. Mais très vite, remontent aussi des regrets pour ce que nous n’avons pas su faire ou voir : si j’avais su que c’était la dernière fois que je le voyais. Si j’avais su que ces mots-là feraient tant de mal. Si j’avais su que ma vie allait être soudain blessée. Si j’avais su où mon divorce allait me mener. Si j’avais su ce que signifiait le fait d’avorter.
L’Évangile est plein de regrets. Au matin, lorsque le coq chante et que les yeux de l’apôtre Pierre croisent ceux de Jésus — ce regard que Luc seul a gardé —, toute sa vie bascule dans ce gouffre-là : Si j’avais su que je le renierais, moi ! « Il sortit et pleura amèrement » nous dit l’Évangile (Lc 22, 62). Et pourtant, ce n’est pas la fin de l’histoire de Pierre. C’est même le commencement de sa vraie vie d’Apôtre. (Mt 16, 18)
Les exemples de regrets abondent dans les Évangiles : le fils prodigue (Lc 15, 11-32), la femme pécheresse (Lc 7, 36-50), le remords de Judas (Mt 27, 3-5), Pilate qui se lave les mains devant la foule en disant : « Je suis innocent du sang de ce juste. » (Mt 27, 24) ou bien encore Hérode après la mort de Jean-Baptiste (Mc 6, 14-29)
Marie-Madeleine, au matin de Pâques, pleure devant le tombeau vide. Elle ne comprend pas encore : si j’avais pu, si j’avais mieux aimé … Mais c’est dans ces larmes mêmes que le Ressuscité vient la trouver, et qu’il prononce son nom comme on dépose une lumière dans l’obscurité. Dieu n’attend pas que nous ayons fini de regretter pour venir vers nous. Matthieu dit que Judas fut « saisi de remords » — le mot grec (metamelomai) dit bien un retournement intérieur, une conscience qui se retourne contre elle-même. Judas reconnaît même la vérité : « J’ai livré un sang innocent. » Mais il se retrouve seul avec sa faute : les grands prêtres lui répondent froidement « Cela nous regarde-t-il ? C’est ton affaire. » Et, Judas reste seul face à lui-même, incapable de chercher le regard de Jésus. Il pense que ce qu’il a fait est au-delà du pardon : son regret se referme sur lui-même et devient un tribunal intérieur sans appel où le désespoir l’emporte. Car le regret, laissé à lui-même, peut tourner en cercle jusqu’à l’épuisement.
De la même façon, reléguer et enfouir notre regret dans l’endroit le plus inaccessible de notre cœur transforme celui-ci en une vieille cicatrice, indolore les jours de beau temps mais qui, les jours de pluie, démange et fait souffrir. Gratter la cicatrice nous donne temporairement l’illusion d’un soulagement. Mais la vérité, c’est que ruminer ou cacher nos regrets ne nous rend pas meilleur : ultimement, cela aggrave la blessure. Car ce qui guérit, c’est de laisser le Seigneur descendre dans nos enfers et nous laisser toucher par sa miséricorde.
Sainte Thérèse de Lisieux le dira à sa manière : ce qui offense Dieu, ce n’est pas tant la chute que le refus de se relever, le refus de croire qu’on peut encore être aimé. Saint Augustin, qui avait de bonnes raisons d’avoir des regrets sur sa vie passée, a écrit ces mots qui brûlent encore : « Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi. » Toutes ses errances, ses amours mal placées, son orgueil, n’ont pas empêché Dieu de l’atteindre. Il a seulement fallu laisser la grâce agir en lui et l’aider à dépasser son remord.
Dans quelques mois, dans quelques semaines, nous serons à nouveau à Lourdes, haut lieu de la miséricorde pour tous ceux qui sont blessés. Il n’y a pas que la maladie physique : les souffrances du cœur et de l’âme peuvent être encore plus graves. N’est-il pas temps alors de déposer ce fardeau que tu portes depuis trop longtemps et qui, chaque fois, devient plus lourd ? Tu croyais que tu allais oublier. Tu croyais qu’il deviendrait plus léger avec le temps. Alors qu’il t’empêche d’être toi-même, à cause de la honte, de la peur, du dégoût. Puisque tu n’arrives pas à t’en libérer, demande à Dieu de venir te sauver : confesse-toi et laisse la grâce agir ! Car il y a un sacrement qui nous est donné pour cela.
Vous vous souvenez comment on repartait du confessionnal, lorsqu’on était jeune : en sautillant, on se sentait léger ! Alors, préparons-nous à sautiller lors de notre prochain pèlerinage. Car Dieu nous attend et, dans son amour infini, prépare déjà notre âme à ce moment de libération.
Mgr d’Arodes