« La prière, c’est donner la permission à Dieu d’être présent »

Avec la conviction que les personnes qui vivent dans l’amitié de Dieu peuvent entraîner, à leur suite, ceux qui sont en recherche ou même ceux qui pourraient se perdre, le Père André Cabes propose une réflexion sur la puissance de la prière, en particulier la prière d’intercession. La lettre de saint Jacques nous rappelle en effet que nous sommes invités à « prier les uns pour les autres » et que la supplication du juste a une grande force.

Entretien avec le Père André Cabes, aumônier de la maison saint Frai à Tarbes et exorciste diocésain :

Dans certaines situations, on a l’impression que « tout est perdu », qu’il n’y a pas d’autres chemins que celui de l’abandon à Dieu. Certaines situations difficiles ne peuvent-elles se résoudre que par la prière ?

Sans la prière, aucune situation ne peut s’ouvrir à la lumière. Que de fois nous sentons-nous impuissants face à une catastrophe naturelle, un accident, une maladie, la dureté du cœur de l’homme ! La prière, c’est donner la permission à Dieu d’être présent. C’est une conversation avec Dieu, un partage de vie avec Lui. Respirer, se mettre debout… : toute vie est extraordinaire. On est dans l’ordre du miracle mais nous ne savons plus le voir. Quand on prie, gardons-nous de penser que Dieu est un instrument à notre service ! Sachons reconnaître le don qu’Il nous fait : Il est la source dans laquelle nous sommes invités à nous plonger, à la fois pour irriguer notre propre vie, et ressourcer la vie du monde. Parfois on peut oublier que Dieu existe, ou alors on essaie de l’influencer. Dans une situation douloureuse, il nous revient de permettre à Dieu de parler, d’agir. Il nous sauve par la mort de Jésus sur la Croix. C’est là que son œuvre est féconde. Extérieurement on voit l’échec, or il s’agit du triomphe de l’amour. Dans toute épreuve, Dieu peut se frayer un chemin. Mais Dieu agit toujours avec la créature et la prière ouvre ce canal.

Jésus nous demande d’aimer nos ennemis et de prier pour ceux qui nous persécutent. N’est-ce pas un chemin à suivre, même s’il semble parfois hors de portée ?

En gardant l’espérance, on peut triompher de ce mal qui voudrait tout écraser : c’est par les qualités de cœur, que l’on peut vaincre la méchanceté de l’ennemi… Une fois branché sur le canal de l’amour, il trouve une voie de salut. Alors que la guerre était aux portes de Nevers, Bernadette disait que le Bon Dieu était aussi au milieu des Prussiens. Nous pourrions citer l’exemple de Maïté Girtanner qui, pour favoriser la Résistance, a su déjouer les plans des officiers allemands qui lui faisaient confiance. Quand ils se sont rendu compte de la réalité, un médecin nazi s’est employé à dégrader l’état de sa colonne vertébrale de sorte qu’elle ne puisse plus vivre un jour, sans souffrir atrocement. Tout au long de sa vie, Maïté Girtanner a su dépasser son désir de vengeance, en évitant de rester enfermée dans sa douleur et en gardant sa foi. Bien des années plus tard, son bourreau, qui arrivait au terme de sa vie, s’est souvenu de ses actes odieux et a voulu obtenir son pardon. Maïté Girtanner a posé ce geste.  On pourrait aussi citer le témoignage de Fouad Hassoun, victime d’un attentat à Beyrouth alors qu’il avait une vingtaine d’années. L’attentat l’a laissé aveugle. Au cœur de ces années douloureuses, un chemin s’est ouvert : il a donné son pardon, répondant ainsi au souhait du Seigneur. Son cœur a été changé, tout comme celui de l’auteur de l’attentat, qui s’est réconcilié avec la vie. Grâce à la prière, qui nous relie à Dieu, le cœur devient plus grand que le mal subi. La prière permet ce chemin : rejoindre la personne qui a commis le mal dans un endroit caché à l’intérieur d’elle-même, endroit qui est l’œuvre de création de Dieu.

La prière permet-elle le miracle ?

Le miracle survient souvent dans un climat de foi, même s’il n’est pas exprimé de manière consciente. Quand, porté par quatre brancardiers, le paralytique est guéri par Jésus, il est dit que Jésus a vu la foi de ceux qui l’accompagnaient et l’assistaient. On pourrait se souvenir de l’histoire de ce soldat meurtri pendant la guerre d’Indochine, qui ne pouvait plus marcher. Il connaissait les frères Jaccard, Pierre et Raymond. Dans l’hôpital militaire où il séjournait, on lui a proposé de se rendre à Lourdes, au pèlerinage militaire international. Il n’était pas croyant. Arrivé sur place, quelqu’un lui a proposé de lui apporter la communion, proposition qu’il a rejetée en disant : « apportez-moi plutôt le petit-déjeuner. » Un peu plus tard, il croise le Père Raymond Jaccard, qui l’invite à aller à la Grotte… Il accepte. Après s’être recueilli à Grotte, il se rend aux piscines, toujours accompagné par le Père Raymond. Il descend dans l’eau, et le miracle survient : il est guéri, il peut de nouveau se tenir debout et marcher. Le miracle et la foi sont liés dans le cœur de Dieu ; on ne se situe pas sur le plan de la roulette russe mais au niveau du dialogue : dialogue entre la grâce de Dieu et la foi de l’homme. Lourdes est un lieu porteur. Bien souvent, les personnes arrivent pour demander une grâce, mais sur place, elles prient pour les autres, en demandant la guérison des autres malades. Elles sont décentrées.

Bernadette faisant le signe de croix (Film "Qui es-tu, Bernadette - MVpro/NDL)

Au moment de fonder les missionnaires de la charité, Mère Teresa écrivait : « Notre Seigneur veut des religieuses indiennes, des victimes de son amour, qui seraient tellement unies à Lui qu’elles rayonneraient son amour sur les âmes. » Que signifie : ‘victime de son amour’ ?

Beaucoup de saints se sont offerts à la justice de Dieu. Mère Teresa, pour sa part, s’offre à l’amour miséricordieux du Seigneur. Etre une victime d’amour, c’est se livrer totalement à Dieu : rayonner, répandre cet amour. Dieu n’agit pas directement. Il agit par alliance, avec des partenaires. Dieu a besoin du monde. Il n’est pas une puissance solitaire, mais une puissance d’amour contagieux.

L’intercession ne commence-t-elle pas par la réponse à un appel de Jésus sur la croix : j’ai soif ?

Quand on parle d’intercession, il faut d’abord souligner l’union au Seigneur, avant même qu’il y ait la volonté d’obtenir quelque chose de Lui. En intercédant, on sert de lien entre le Seigneur et les personnes qui ont besoin de Lui. C’est ce qui se passe à Cana. Jésus sait ce qu’il y a à faire, et dans le même temps, il veut entendre l’appel de l’homme. Notre intercession se fait l’écho de ce que Dieu veut faire. Il veut guérir, faire miséricorde… Il veut sauver, encore faut-il qu’on le souhaite. Toute prière est une prière mariale, inconsciemment ou non. Dieu veut un partenariat. Il n’est pas là pour distribuer des grâces automatiques. La prière est un lien d’amour entre Dieu et nous. Il peut y avoir la prière d’action de grâce, de contemplation, d’intercession, de dialogue gratuit… mais ce qui prime, c’est la relation.

Mère Teresa écrivait : « On nous apprend à aimer à dire le chapelet avec grande dévotion ; restons très fidèles à ce premier amour qui est le nôtre – car il nous rapprochera de notre mère céleste. Notre règle nous demande de ne jamais aller dans les bidonvilles sans avoir tout d’abord récité les louanges de la mère ; c’est pourquoi nous devons dire le chapelet dans les rues et les trous obscurs des bidonvilles. Accrochez-vous au chapelet comme la plante grimpante s’accroche à l’arbre – car sans Notre-Dame nous ne pouvons pas tenir.

Par la prière du chapelet, notre cœur s’unit au cœur de la maman. C’est elle qui nous enfante à la vie de Dieu. Marie est le « oui » de l’homme à Dieu. La prier nous fait passer par ce « oui ». Par le chapelet, on s’ouvre à l’accueil de Marie à l’œuvre de salut en son Fils Jésus. Par cette prière, on peut se laisser porter. On entre dans cette intimité de Jésus et de Marie. Notre prière est vraiment agréable à Dieu si elle est plongée dans le cœur de Marie. Si cette prière est pure, et non pas mêlée de nos peurs, de nos envies, de nos tentations de nous servir de Dieu comme d’un instrument.

Mère Teresa écrivait encore : « Jésus a dit : ‘En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.’ La missionnaire doit mourir chaque jour si elle veut amener des âmes à Dieu. Elle doit être prête à payer le prix qu’Il a payé pour les âmes, à parcourir le chemin qu’Il a parcouru à la recherche des âmes. »

Jésus nous dit que se garder soi-même, c’est se perdre, mais donner sa vie, c’est gagner son éternité avec Lui. Se garder, c’est se couper de la source. Il faut au contraire se brancher sur son élan de vie qui se donne. Jésus est ensemencé dans notre terre pour porter la vie. Nous-mêmes, dans les situations que nous vivons, nous sommes ensemencés pour porter la vie.

Christ en croix - Notre-Dame de garaison (65) Photo : P. Cabidoche D.R.

Les personnes qui nous ont précédées au Ciel ne sont-elles pas nos messagers auprès de Dieu ?

La terre dans laquelle nous sommes semés, c’est le cœur de Jésus, c’est là que Dieu se donne. La mort est une pâque. Les personnes qui ont vécu dans l’amitié de Dieu ne meurent pas, elles entrent dans la vie pour y entraîner ceux qu’elles portent dans le cœur. Si quelqu’un passe, il ouvre un chemin pour d’autres. L’intercession, c’est la vie qui fait signe vers l’invisible lumière ; je passe pour que d’autres puissent passer. Quand on se tourne vers les saints, leur prière repose dans le cœur de Dieu. Les saints prient avec nous et pour nous.

Jésus aussi intercède pour nous…

La vie, c’est Dieu, mais les saints peuvent servir de passage à la vie. En Dieu, tout est relation. En Jésus, nous sommes créés. Il nous porte vers le Père. Il a parlé en disant : « Je monte vers mon Père et notre Père, vers mon Dieu et notre Dieu. » Les saints ne sont des intercesseurs que dans l’intercession de Jésus, en étant enfouis en Lui. Le juste, c’est Jésus. Les justes sont justes dans la justice de Jésus. Les saints sont enfouis en terre comme des grains de blé ; leur volonté est soutenue par la grâce de Jésus. Le Père reconnaît son Fils et laisse s’écouler son esprit.

L’intercession permet-elle la conversion ?

La conversion reste un mystère. Elle n’est pas le résultat direct de l’intercession. En revanche, l’intercession creuse un chemin où la personne peut s’engager. Prenons l’exemple de saint Augustin dont la mère, Monique, intercédait pour lui en pleurant en en priant pour sa conversion. Mais lui aussi, pendant ce temps, était en recherche et lisait les philosophes. Un jour, il a entendu l’appel à ouvrir la Bible, et il a été bouleversé par la lecture d’une lettre de saint Paul. Un chemin s’est ouvert à lui. D’autres étapes s’en sont suivies. Il y a eu cette conjonction soutenue par la grâce qui a entraîné la conversion : la recherche de saint Augustin, et les larmes de la mère, qui permettait à la grâce de s’écouler dans son cœur. D’autres exemples de conversion nous frappent : André Frossard qui, dans son livre « Dieu existe, je l’ai rencontré » raconte comment, entré dans une église où était exposé le saint Sacrement, il en ressort croyant. On peut encore penser à la conversion d’Alphonse Ratisbonne ou de saint Paul…. Le Seigneur sait quelle est la disponibilité des cœurs. Quand des fidèles, désireux d’intercéder, offrent un chapelet, un sacrifice, un bain aux piscines, on ne peut pas considérer cela comme une monnaie d’échange. C’est une manière plutôt de dire : « je t’ouvre un chemin dans mon cœur. Je me rends disponible mais c’est la grâce qui agit. » Cette action est soutenue par la grâce et fécondée par elle.

Propos recueillis par Béatrice Rouquet

2 Responses

  1. très belle et très parlante méditation sur ce qu’est la prière d’intercession que j’avais tant de mal à comprendre. Bon, mais texte pas simple quand même à relire de temps en temps. Merci

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