Sœur Geneviève Pagès, sœur de la Charité de Nevers

« Par-delà les années, la parole d’un prêtre m’est restée en mémoire : j’étais en classe de seconde. Je faisais une retraite dans une abbaye de l’Aveyron et, à la fin d’un chemin de Croix, avec mes camarades, nous étions en prière devant le Christ en Croix : ‘Ce n’est pas pour rire qu’Il nous a aimés.’ J’ai reçu en plein cœur cette parole de Vie. Oui, dans les épreuves, il y avait la voie montrée par le Seigneur : celle de l’Amour. La vie était éclairée sous un nouveau jour. Ce que j’ai reçu ce jour-là a continué à cheminer en moi jusqu’à ma majorité, à 21 ans – étape déterminante où je rejoignais la Congrégation des Sœurs de la Charité de Nevers.

Pendant ma petite enfance et mon adolescence, j’avais déjà entendu des « appels » qui avaient permis au Seigneur de me conduire vers Lui. Je pourrais vous parler de ce que m’enseignait ce grand-père maternel que j’admirais. Il était père de neuf enfants et, après sa mort, ses enfants aimaient à évoquer son souvenir mais aussi les regrets de ce dernier qu’aucun d’entre eux n’ait choisi la prêtrise ou la vie religieuse. Dans mon cœur d’enfant, je lui disais : ‘ Ne t’en fais pas, grand-père, tu auras une petite fille religieuse.’ Certes, c’était un vœu de petite fille, mais ce que j’ai vécu par la suite m’a fait prendre conscience plus profondément de cet appel qui résonnait en moi.

Quand j’ai eu douze ans, maman est tombée malade et, très vite, son état s’est aggravé. En raison de son métier, papa était souvent absent. Mes deux frères, plus âgés, avaient déjà quitté la maison. J’étais très jeune, et, au cœur de ces souffrances, j’ai senti qu’il y avait un chemin possible, dès lors que l’on choisissait d’aimer et de donner, en prenant au sérieux la Bonne Nouvelle du Christ. Je n’avais qu’une idée en tête : j’avais été aimée et il m’appartenait de rendre en retour ce que j’avais reçu. Comment ? Je l’ignorais… Mais je participais à la vie de l’Église à travers l’ACE, les Enfants de Marie, le « Patro » avec ses camps et ses colonies de vacances, à travers aussi des temps de retraite. De plus, je suivais un accompagnement spirituel régulier, et tout cela a ouvert un chemin d’engagement de baptisée dans la vie religieuse. La promesse faite à grand-père devenait chemin d’engagement !

Le choix de la congrégation des Sœurs de la Charité de Nevers s’est fait au lendemain du Concile Vatican II : il s’agissait d’une congrégation ouverte sur le monde, et cela rejoignait en tout point le sens que je souhaitais donner à ma vie. Quand bien même je m’étais rendue en pèlerinage à Lourdes au moment de l’adolescence, je connaissais encore peu Bernadette. Dans la communauté des Sœurs de la Charité de Nevers, Bernadette a été une religieuse parmi d’autres, même si elle est pour nous et pour moi aujourd’hui un « témoin privilégié ». Mon choix était plutôt motivé par le souffle donné par notre fondateur Jean-Baptiste Delaveyne :

« Vous n’aurez point d’autres affaires que celles de la charité et point d’autres intérêts que ceux des malheureux. »

J’ai fait mon postulat et ma première année de noviciat à Bordeaux ; l’année suivante, j’ai fait ma seconde année de noviciat et prononcé mes premiers vœux à Pau. Puis de 1972 à 1983, j’ai travaillé dans l’aumônerie d’un CES de l’enseignement public.

En 1983, j’ai répondu à l’appel à vivre au Chili : lors d’un chapitre général, la supérieure générale de notre congrégation a mis en lumière le fait que nous étions implantées majoritairement dans les pays riches alors que notre vocation était orientée vers les pauvres. De jeunes sœurs chiliennes nous avaient rejointes, et il fallait  renforcer la communauté implantée, au Chili depuis 1972 – un an avant le coup d’État du général Pinochet – pour leur transmettre notre « héritage. »

A l’aumônerie, je me sentais pourtant heureuse dans ma mission d’Église. Mais, touchée par l’appel lancé, il me fallait lui donner une réponse. Ma participation au CCFD-Terre Solidaire m’a aidée à faire le saut… et, en février 1983, je prenais la direction du Chili, après avoir participé à une formation de quatre mois en Belgique où j’ai eu la chance de rencontrer Don Helder Camara, évêque brésilien, et de pouvoir échanger à de nombreuses reprises avec lui pendant huit jours. Cet « évêque des pauvres » nous a donné des clés pastorales, nous a fait découvrir la culture latino américaine si différente de la nôtre… Durant cette période, j’ai aussi suivi des cours d’espagnol. Arrivée sur place, j’ai été véritablement séduite par ce peuple.

Curieusement, c’est au Chili que j’ai découvert Bernadette. Je suis arrivée sur place tout juste trentenaire, et j’y suis restée presque vingt ans. Dans « la Poblacion » devant les petites maisons en bois du Chili, les gens avaient, leurs petites grottes et parfois leurs petites statues de Bernadette. J’ai compris là-bas ce qu’elle pouvait représenter pour eux : « Bernadette, elle est comme nous. Elle était pauvre, jugée sur les apparences et pourtant elle a été choisie car  elle  était enracinée en Dieu. Elle lui faisait confiance » m’a dit Bernardo, le responsable de la communauté chrétienne

Tout au long de ces années j’ai beaucoup travaillé avec les jeunes : préparation à la confirmation, formation comme moniteur de centre aéré, comme catéchiste… ainsi qu’à l’animation et l’accompagnement de la communauté chrétienne du secteur. C’était un temps de dictature et en Église nous avons travaillé avec « le vicariat pour la solidarité ». Dans ce cadre, en communauté, nous avons accompagné les équipes de solidarité, les équipes de premiers soins d’urgence, « les ollas communes » (marmites communes) ; nous avons œuvré auprès des conseils pastoraux, nous avons fait une formation spirituelle : accompagnement de retraites ignatiennes, autant pour les jeunes que pour les animateurs adultes… Les dix dernières années, j’ai travaillé en parallèle comme thérapeute dans un centre de réhabilitation pour des drogués. Dans ce cadre, je me suis toujours présentée comme une soignante, sans essayer d’aborder le sujet de la foi, car il me semblait important de rester concentré sur l’objectif fixé : le sevrage. Nous étions avec des hommes et des femmes complètement détruits, et je devais endosser mon rôle de thérapeute avec pour seule mission que celle de les aider à se reconstruire physiquement, humainement, psychologiquement.

J’ai aussi travaillé au niveau de la zone ouest de Santiago (sept doyennés), dans l’accompagnement pastoral et la formation des animateurs de pré-ados. En outre, je devais aussi être en mesure d’avoir des revenus, et j’ai travaillé quelques années trois jours par semaine comme femme de ménage.

Au Chili, j’ai énormément reçu, et je porte dans le cœur le témoignage d’un évêque : « les pauvres m’ont évangélisée ». Les gens m’ont appris à vivre, à être heureuse, à « choisir la vie ». J’ai véritablement pris la mesure de cette foi qui se vit à travers le pardon, l’engagement, l’accueil extraordinaire que les Chiliens ont les uns envers les autres, surtout envers les étrangers qui viennent partager leur vie.

Le pardon, j’en ai compris tout le sens dans le cadre de mon engagement dans le mouvement « Sebastian Acevedo ». Sous la dictature, les gens disparaissaient, étaient torturés. Ce mouvement a été fondé en mémoire d’un père qui, ravagé par le chagrin après la disparition de son fils dans ces conditions, s’était immolé. Un père jésuite a alors formé un groupe pour dénoncer la torture sous la dictature chilienne. Une fois par mois, il s’agissait de faire une action « éclair » dans la rue. On était en contact les uns avec les autres ; on savait que chaque action se déroulait à 13 heures, et pour le lieu, on l’apprenait toujours de la même façon : « Rendez-vous tel jour, pour fêter l’anniversaire de Pedro, de Juan, à tel endroit ». Les gens arrivaient sur place dix minutes avant, donnant l’impression de ne pas se connaître, et, à l’heure dite, ils se rassemblaient et montraient, sur des pancartes le nom de personnes torturées. Ensemble, croyants et non croyants, en se donnant la main, nous récitions le Notre Père et chantions “Yo te nombro libertad” (Je te nomme liberté). Nous nous dispersions ensuite rapidement, avant l’arrivée des carabiniers ! A chaque fois, il y avait entre 100 et 150 personnes ; certains étaient chargés d’être là pour observer ce qui se passait à l’issue de cette action. À tour de rôle, nous étions tantôt observateurs, tantôt manifestants.

"Deus charitas est", (Dieu est charité) la devise des sœurs de Nevers, inscrite sur le fronton du couvent St Gildard de Nevers

Un jour, alors que je me trouvais parmi les observateurs, deux prêtres ont été arrêtés. Nous les avons suivis jusqu’au commissariat. Relâché après avoir été torturé, le Père Mariano nous a rejoints, puis s’est retourné vers le carabinier en disant : « Mon garçon,  un jour, l’omelette va se retourner. Si on te fait ce que l’on vient de me faire, sache que je serai là pour te défendre. » Un peu suffoquée je lui ai dit : « Mariano, tu te rends compte de ce que tu viens de dire ? Il vient de te torturer ! » Mais c’était moi qui ne me rendais pas compte de ce que je lui disais… Il m’a regardé dans les yeux et m’a dit : « Si tu n’es pas capable de témoigner du pardon, alors ce n’est pas la peine de rester dans le mouvement. Si nous manifestons, ce n’est pas contre des personnes mais contre la torture. » Oui, ce que j’ai vécu pendant toutes ces années a été déterminant dans ma vie religieuse, humaine, et dans mon engagement pour la justice, la solidarité et la défense des Droits de l’Homme.

À mon retour en France, j’ai œuvré à l’Espace Bernadette à Nevers pendant six ans, de septembre 2002 à janvier 2008. Et en 2008, dans le cadre de l’année du jubilé, j’ai rejoint Lourdes. J’ai d’abord œuvré à l’Accueil Notre-Dame au service de la pastorale puis de l’accueil général pour gérer les équipes de bénévoles, tout en faisant des permanences au cachot et à l’oratoire. Aujourd’hui, il me revient la mission d’animer la proposition d’accompagnement des petits groupes et des pèlerins isolés. Cela concerne le chemin de Bernadette ; le chemin de Croix et de Consolation ; le chemin du Magnificat.

Le thème pastoral de cette nouvelle année nous dit que le Seigneur et Marie accomplissent des merveilles en nous, même si ce n’est pas « magique ». Ce chemin du magnificat consiste à redécouvrir les signes de Lourdes : le souffle de l’Esprit, le rocher, la lumière, l’eau. En lien avec le Père Cabes, je suis chargée d’accompagner la formation des bénévoles dans leur accueil des pèlerins… De plus, je participe aussi à des événements, comme cela se fait avec la toute nouvelle « famille de Notre Dame de Lourdes » ; chaque personne qui le souhaite peut être en communion de prières, pour célébrer Marie dans le monde entier ; sont rassemblées les personnes qui sont proches d’elle et de Bernadette.

Pour moi, sœur de la Charité de Nevers, Lourdes est un lieu important où se sont rencontrées Marie et Bernadette : deux femmes qui se ressemblent. Un lieu où l’on est appelé à manifester dans le quotidien que Dieu est tendresse ; Il regarde le cœur et pas les apparences. Un lieu où nous sommes appelés à la conversion, et aller à la source pour boire et nous y laver. Un lieu où l’on retrouve l’Amour de Dieu ; « on est parfois fatigué de monter, mais on peut toujours se laisser tirer par les  bras de Dieu », disait un jour le Père Cabes, recteur du Sanctuaire.

Venir à Lourdes, c’est rentrer dans la démarche de Bernadette ; c’est lui demander qu’elle nous prête ses sabots. Bernadette chaussait du 33 : il faut se faire petit, comme elle. Marie a regardé ce qui, en Bernadette, était beau. Marie nous mène à Dieu, à Jésus. Ce qu’il y a de beau, c’est se laisser aimer pour, nous aussi, nous laisser toucher par le regard de Dieu. Bernadette était pauvre, analphabète, méprisée ; on la traitait de « petite merdeuse des bas-fonds », et pourtant Dieu en Marie va poser sur elle son regard…  Et Bernadette a laissé ce regard d’amour se poser sur elle ; elle disait aussi, en parlant de Marie : « Je la regardais tant que je pouvais ». Nous sommes tous malades de quelque chose, mais il faut laisser ressurgir dans nos cœurs cette source d’eau vive qui est en nous. A Lourdes, nous vivons le message de l’Évangile.

Propos recueillis par Béatrice Rouquet

 

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