Martine Diallo, responsable de l’OCH

Martine Diallo, responsable du service des personnes handicapées et de leurs familles (OCH)

 

« Comme nous y invite le Pape François, nos équipes ont à cœur que la permanence de l’Office chrétien des personnes handicapées (OCH) soit, à Lourdes, un ‘petit oasis de miséricorde’.  Avec nos sensibilités et nos charismes propres, il nous appartient d’être des ambassadeurs de la tendresse de Dieu. J’ai voulu creuser cette notion de ‘tendresse’. Jean Vanier dit qu’elle est le contraire de la violence. N’est-ce pas une belle définition de ce qu’elle nous offre quand, spontanément, beaucoup auraient pensé à placer, comme terme antinomique, celui de ‘paix’ ?

La tendresse est un moyen concret et puissant qui peut transformer le monde. La tendresse est rencontre, la tendresse est échange : on oublie tous les codes erronés de notre société de communication. Très jeune, j’ai senti Dieu en moi, comme une évidence. Je ne suis pas issue d’une famille croyante, mais j’ai voulu aller au catéchisme, faire ma première communion. A 15 ans, à l’invitation d’un voisin, je me suis rendue à Lourdes pour la première fois. Sur place, j’ai découvert la permanence d’accueil de la fondation OCH, pour les personnes handicapées et leurs familles. J’ai été bouleversée par la qualité des rencontres, qui se déroulaient dans la simplicité et la profondeur. Plusieurs fois par an, j’y suis retournée comme bénévole.

C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Jacques Lebreton qui, après avoir perdu ses yeux et ses mains à la guerre, était devenu diacre permanent. Je me souviens qu’il écoutait inlassablement les personnes qui passaient à la permanence. Aveugle, il accueillait sans filtre, sans le jugement du premier regard. J’ai été impressionnée par son témoignage de vie, par sa capacité à prêter une attention totale aux autres, par sa bonne humeur qui se traduisait par des rires partagés. Lors de ma confirmation, il a été mon parrain. Un parrain qui vit dans mon cœur et dont le souvenir m’habite encore aujourd’hui, alors qu’il a rejoint l’autre rive en 2006.

Jusqu’à l’âge de 22 ans, je suis restée très liée à l’OCH. C’est à cette époque, en 1994, que Martine Guénard, alors responsable du service, m’a proposé de devenir son adjointe. Ma jeunesse était marquée par mon envie de transformer le monde. Peu avant de m’installer à Lourdes, j’étais partie en Inde, comme volontaire dans les mouroirs fondés par Mère Teresa. J’ai appris là-bas qu’il fallait ‘être avec’ avant même de vouloir ‘faire pour’.  On est tellement petits, tellement démunis devant la souffrance des autres. Au sein de ma vie personnelle et professionnelle, j’ai à cœur de vivre l’invitation de Jésus : celui de la fête et du bonheur d’être ensemble avec nos différences. Jésus nous dit : « Quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux et tu seras heureux. »

Cette promesse de bonheur, je l’ai souvent expérimentée. C’est d’ailleurs sur cette promesse des invités au festin que nous avons cimenté notre mariage avec Ladji. Pendant toutes ces années, nous avons contracté des amitiés très chères, comme avec ce petit groupe de punks qui vit dans la rue. Vingt années ont passé, nous sommes toujours amis ; certains sont morts, malmenés par les épreuves de la vie. Dès le départ, j’ai renoncé à les sauver de la rue, de la toxicomanie… J’ai eu dans le coeur :  « Sois leur amie. » Quand nous nous rassemblons, la fête jaillit de ce que chacun apporte dans sa capacité à être là et à aimer.

A l’OCH, la dimension de la fête a aussi toute sa place. La foi doit rayonner dans ce que nous sommes ; elle ne se dit pas forcément avec des mots. Elle est vivante, et passe par la joie. La foi, c’est ce qui permet de poser un regard éclairé sur les situations et les personnes qui nous entourent. La foi rend humble. J’aspire à être habitée toujours plus par cet amour, par cette tendresse de Dieu qui pose sur la personne un regard qui relève. Il faut vivre sa foi avec beaucoup de délicatesse.

Chaque jour, dans mes prières, je demande au Seigneur de m’inspirer mille délicatesses d’amour. Etre délicat, c’est rejoindre l’autre là où il en est. Quand on est porté par une vie de prière, on peut s’affiner tout doucement. Je suis persuadée aussi que la tendresse passe par l’envie de ne pas brusquer la personne. Il faut savoir prendre son temps. Comme avec Maryse qui a un handicap moteur cérébral. Quand on est avec elle, on bascule dans une autre dimension.

Pour une personne handicapée, la réalité au niveau du temps n’est pas la même que pour un bien-portant. Pour que Maryse puisse dire ce qu’elle a envie de dire, il faut lui laisser le temps de s’exprimer. Il ne faut pas tenter de combler les vides… Il faut l’écouter jusqu’au bout. A chaque fois que nous rencontrons quelqu’un, il faut un temps d’apprivoisement pour que la personne puisse arriver au cœur de ce qu’elle veut exprimer. Cette dimension du temps est de l’ordre de la fidélité.

Nous avons des échanges très forts avec les personnes que nous accueillons. Nous ne pouvons maintenir avec toutes une vraie relation d’amitié, mais nous mettons tout en œuvre pour essayer de trouver une solution quand les gens sont seuls : nous nous efforçons de trouver une association, un mouvement ou une personne près de chez elles qui pourront prendre le relais, afin qu’il y ait un ‘après-Lourdes.’

Au sein de l’OCH, nous sommes confrontés à la solitude de certaines personnes, à l’image de Jacques qui, pendant la saison, vient nous voir chaque jour. Seul, angoissé, il témoigne de son mal-être par tout ce qui, au quotidien, l’agresse : les travaux, la foule des pèlerins, le facteur qui n’apporte que des factures… Un jour, il s’est plaint de l’herbe verte. Cela m’a beaucoup intriguée. Je lui ai posé la question quand j’ai senti qu’il allait un peu mieux : ‘Jacques, quand tu souffres de l’herbe verte ?’ Il m’a expliqué que l’herbe est verte l’été quand les jours sont plus longs, donc ‘je suis seul plus longtemps.’ Il nous a même dit l’importance de nos échanges quotidiens, qui lui donnent envie de se lever chaque matin.

Jamais nous ne devons nous habituer à la souffrance, à la solitude des autres. La souffrance est intolérable, et l’on saisit là deux dimensions différentes : celle de l’efficacité, d’une part, et celle de la fécondité, d’autre part.

J’ai gardé en mémoire les mots d’un prêtre qui disait que l’Evangile se situe dans ce domaine précis de la fécondité. Face à Jacques, on sait que l’on n’est pas efficace.  Mais on peut partager toutefois quelque chose qui relève de la fécondité : il sait qu’il trouve un lieu où il est accueilli. Ce que l’on vit relève de ce qui est décrit dans l’Evangile.

La dimension de la beauté est aussi très importante à l’OCH. En Inde, j’ai vu des touristes donner leurs tee-shirts sales ou leurs baskets hors d’usage aux pauvres. Cela m’a beaucoup interrogée. D’où vient que l’on en arrive à cela en pensant être généreux ? Au contraire, il faut toujours donner le meilleur de ce que l’on peut.

Quand je reçois mes amis punks, je dresse une jolie table, même si c’est très simple. Il nous faut adopter le regard du cœur, qui va permettre aussi de trouver belles des personnes qui ne le seraient pas d’après les canons actuels de la société. Je me souviens de ma rencontre avec Paul, un Libanais victime d’un tir d’obus. Son visage avait complètement fondu. J’étais alors très jeune, sans avoir la même maturité qu’aujourd’hui. Dans un premier temps, j’ai eu beaucoup de mal à le regarder. Peu à peu, mon regard s’est habitué et mon cœur, qui n’était pas préparé, s’est ouvert. Le séjour a passé, et nous nous sommes apprivoisés. Au terme de son séjour, je le trouvais beau.

Oui, la beauté est importante à l’OCH. Nous avons aménagé l’espace pour que les personnes se sentent accueillies : un coin pour les jeux, un coin salon, une grande table familiale… Cette dimension de la rencontre est essentielle.

Ce qui me touche beaucoup, dans ce que j’observe, dans ce que j’entends, c’est de voir comment les personnes malades ou handicapées qui viennent à la permanence ont elles-mêmes le souci des autres, alors qu’elles pourraient ne penser qu’à leurs propres problèmes. Elles portent en elles une puissance d’amour qui ne peut que nous émerveiller. Je crois que le cœur de Dieu fond devant ces personnes au regard si pur, à l’image de Véronique, cabossée par la vie que j’ai rencontrée le 8 décembre à l’ouverture de la porte du Jubilé de la Miséricorde. Elle était si vraie, si transparente…, quand, à côté de moi, lors de la célébration eucharistique, elle prenait tout à cœur, si belle dans ses fragilités et ses pauvretés.

J’ai été très marquée aussi par ma rencontre avec une autre Véronique, une jeune femme trisomique. Dès le départ, je me suis appliquée à la vouvoyer. Peu à peu, j’ai vu comment elle s’est redressée, dans sa manière de se tenir. Elle devenait une femme, et j’ai saisi toute la violence que l’on peut faire à des personnes handicapées si l’on ne les respecte pas. Aux yeux de Dieu, nous sommes tous précieux.

Présente à la permanence de l’OCH depuis 23 ans, j’en suis devenue la responsable à la suite de Martine Guénard. Alors qu’en avançant, je devrais me sentir plus forte dans ma compétence, je prends au contraire davantage conscience de ma propre fragilité. Je suis si pauvre dans ma mission. Il ne faut jamais prendre la personne de haut ; ce qui me frappe, c’est la façon dont, dans notre société, les personnes vulnérables peuvent souffrir de ne pas être écoutées ou considérées avec respect et délicatesse.

Dans chaque sphère de notre vie, il nous appartient de cultiver un regard simple, vrai et profond, en prêtant attention à la sensibilité de chacun. S’il fallait parler de la grâce de l’OCH, je dirais tout d’abord qu’elle réside dans les rencontres qui sont dépouillées de tout ce qui pourrait être superficiel. C’est aussi la grâce de la joie. Cette joie, on ne peut l’expliquer. Elle est de l’ordre du mystère mais elle nous fait vivre. Avec LCE, l’OCH partage ce même vécu qui relève de la joie, de la communion des cœurs, et qui s’exprime dans la façon dont la personne malade ou handicapée peut rayonner de l’amour de Dieu. A nous de nous laisser façonner par sa miséricorde. »

 Propos recueillis par Béatrice Rouquet

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