Docteur Alessandro de Franciscis, médecin permanent de Lourdes

Alessandro de Franciscis, 15e médecin permanent de Lourdes. Président du bureau des constatations médicales dans le sanctuaire Notre-Dame de Lourdes

« Dans le mariage, mon papa, napolitain, et ma maman, native du Connecticut, ont placé leur existence sous le regard du Seigneur. Ils étaient portés par des valeurs d’Eglise, où la charité était le maître mot et la prière persévérante. Dans mon cœur, l’Eglise avait pour écrin cette histoire à la fois personnelle et universelle, et très tôt, j’ai voulu vouer ma vie aux autres.

Mon histoire d’amour avec Lourdes a commencé il y a 45 ans, en 1973, à la faveur d’un premier rendez-vous avec l’UNITALSI, association italienne de pèlerinages. Heureuse initiative du lycée qui avait proposé, à toute la classe, de vivre un temps de service, sous le regard de Notre-Dame de Lourdes. Nous étions quelques-uns à faire partie de l’aventure et, assurément, cette expérience posait la question d’engagements plus profonds : ceux de toute une vie.

L’année suivante, alors lycéen de terminale, je dus réfléchir à mon orientation professionnelle. A Lourdes, j’avais vu la souffrance de cette humanité qui venait implorer Marie, s’abandonner dans ses bras, et déposer sa croix au pied du Rocher. Je voulais participer, d’une manière ou d’une autre, à la manifestation de la vie, dans cette histoire solidaire où le Christ nous a montré le chemin. Oui, j’étais bouleversé par la souffrance liée à notre condition humaine, mais le Christ aussi avait pleuré. Il s’était penché sur les personnes qu’il rencontrait, si souvent écrasées par des fardeaux trop lourds. Son cœur était compatissant, sa miséricorde, elle, était un appel à vivre dans la vérité, la paix du cœur et l’amour des autres.

Cinq années plus tard, en 1978, alors que je venais à Lourdes comme hospitalier au sein de l’UNITALSI, je fus amené à passer une journée en service aux piscines, en particulier auprès des enfants qui venaient se baigner à l’eau de la source. Je fus saisi à la vue des plus petits d’entre nous, parfois des nourrissons qui, dès la naissance à la vie terrestre, avaient à subir tant de douleurs. Leurs petits corps étaient le réceptacle d’infirmités que l’on ne peut regarder sans crier vers Dieu : « Pourquoi ? Pourquoi la souffrance des innocents ? Pourquoi le mal dans le monde ? »…

De cette journée, j’ai gardé un souvenir précis et fort, tant a retenti jusqu’au fin fond de mon cœur ces cris muets, de ceux qui n’ont plus d’autres gestes à poser, d’autres demandes à formuler que d’être pris dans la main de Dieu et d’être enveloppés par l’amour de Marie. J’ai gardé en moi l’image de cette maman qui tenait à bout de bras son bébé totalement dépendant et dont l’état physique le vouait à être un adolescent lourdement handicapé, aveugle et souffrant.

Cette journée a été éprouvante, mais elle a aussi laissé émerger le temps de la vérité ; à l’issue de mon temps de service, je me suis recueilli au Sanctuaire, laissant monter dans mon cœur ce que je portais en moi, tous ces sentiments qui se heurtaient et qui venaient questionner le sens des choses, où l’on mesure tout ce qui, dans nos vies, nous presse.

Au creux de cette agitation, dans mon cœur bouleversé, j’ai été appelé. Au milieu de la prairie, d’autres pèlerins m’entouraient mais j’étais face à Dieu, face à une décision qu’il m’appartenait de prendre. Ce sentiment de révolte ouvrait un chemin. Faire face, suivre ma route en portant aussi le fardeau des autres : ces enfants que je voyais, je pouvais apprendre à les soigner, je pouvais les accompagner et les aimer aussi dans ma vie professionnelle. Décision fut prise de me spécialiser en pédiatrie.

Après un doctorat de médecine en 1980, j’obtins celui de spécialiste en pédiatrie en juillet 1984, à l’université de Naples. J’ai poursuivi mon cursus universitaire à Havard, où je me suis intéressé à la science en épidémiologie. En 1985, j’ai commencé ma carrière comme pédiatre en exerçant pendant trois ans à l’hôpital général de Caserta, en Italie ; puis, pendant près de 25 ans, j’ai été professeur au département de pédiatrie de la faculté de médecine de Naples. D’autres portes se sont ouvertes, et j’ai soutenu un diplôme en bioéthique en 1995 ; en parallèle, j’ai publié des travaux dans mes domaines de compétence de la pédiatrie et de la bioéthique.

A un certain moment de ma vie, il m’a fallu accomplir un discernement vocationnel. A l’âge de 40 ans, je me suis posé la question de devenir prêtre. Je l’ai confié au cardinal archevêque de Naples qui a accueilli mes questionnements, et au regard de ce que je portais en mon cœur, il m’a suggéré de faire des études en théologie. En 2011, je suis devenu bachelier à la faculté pontificale de théologie de l’Italie du sud. J’ai pu découvrir les questions de fond sur la foi catholique. Avec l’éclairage précieux de mes professeurs, je me suis penché sur toutes ces questions qui nous habitent et nous révoltent : « Pourquoi les dérèglements au sein de notre humanité ? La haine qui va jusqu’à rendre possible la Shoah ? Pourquoi l’injustice, la division, la souffrance ? »

S’il y a d’une part, la folie des hommes, la douleur innocente telle qu’elle est décrite dans le livre de Job, l’expérience et la maturité m’ont aussi permis d’accueillir de façon plus profonde le mystère de la Vie que Dieu a créée, la Vérité dans l’Amour du Christ, le message du Nouveau Testament dans les Evangiles.

D’autres rendez-vous allaient se présenter, de façon inattendue en manifestant ce qu’il m’était donné encore de découvrir. Aussi en l’année jubilaire du 150e anniversaire des apparitions, en juin 2008, j’ai reçu la lettre la plus « dérangeante » de ma vie. Elle était signée de Mgr Jacques Perrier, évêque de Tarbes et de Lourdes, lequel me proposait de devenir président du bureau des constatations médicales. 

Fondée en 1883, cette institution est la plus ancienne du Sanctuaire et vise à enregistrer, étudier et vérifier les innombrables guérisons et miracles rapportés par les pèlerins. J’avais alors 52 ans ; je venais à Lourdes régulièrement, et depuis 1993, j’étais membre titulaire de l’Hospitalité Notre-Dame de Lourdes. En 2006, j’avais terminé un mandat à l’assemblée nationale d’Italie, et toujours mes expériences s’étaient avérées riches sur le plan humain, parmi lesquelles je pourrais citer mon engagement dans les Equipes de Saint Vincent de Paul, au sein de l’association des médecins catholiques italiens ou encore comme président de la province de Caserta.

Il a fallu mûrir cette réponse, qui était d’abord un appel de Notre-Dame de Lourdes. J’ai finalement choisi de m’engager. Nommé en février 2009, j’ai pris mes fonctions au mois d’avril, rejoignant une autre patrie où je savais déjà que les Italiens étaient nombreux puisqu’à Lourdes, ils représentent la deuxième famille linguistique qui vit sur place.

A ce sujet, connaissez-vous l’origine de la dévotion des Italiens pour Notre-Dame de Lourdes ? Je m’en suis entretenu un jour avec Mgr Paulo Angelino de l’OFTAL. Son regard m’a semblé juste. Il avait réfléchi à la question en confrontant l’histoire de Lourdes avec celle de l’Italie. En effet, les Apparitions de la Vierge ont été reconnues en 1862 par un mandement signé de Mgr Laurence, évêque de Tarbes.

La renommée de la cité mariale s’est rapidement propagée, notamment dans toute l’Europe grâce au livre d’Henri Lasserre qui a connu d’emblée un grand succès. En 1875, il y a eu une huitième guérison reconnue comme miracle dû à l’intercession de Notre-Dame de Lourdes en 1908 : celle de Pierre de Rudder, originaire de Jabbeke en Belgique. D’autres guérisons étaient survenues par le passé, mais celle-ci avait un écho particulier car les Apparitions étaient désormais reconnues officiellement par l’Eglise.

Dans le même temps, l’Italie traversait une période importante dans son histoire. Jusqu’alors divisé, le pays avait trouvé son unité en 1861 sans Rome, et avec Rome comme capitale, en 1871. Au même moment où l’on bâtissait l’unité institutionnelle de l’Italie, la population catholique s’est tournée vers Notre-Dame de Lourdes et son sanctuaire, désormais le plus connu.

Cet attachement a perduré au fil des ans. Savez-vous que lors des inondations qui ont frappé le Sanctuaire en 2013, les Italiens se sont mobilisés en masse ? Ont été récoltés près de neuf millions d’euros donnés par les seuls Italiens, une somme mise bout à bout par ce que l’on appelle « le petit sou de la veuve ».

Trois mois après ma prise de fonction, durant l’été 2009, je rencontrais sœur Bernadette Moriau, qui en février 2018, a été présentée officiellement comme la 70e miraculée, dix ans après sa guérison, et la reconnaissance par l’Eglise octroyée par Mgr Jacques Benoît-Gonnin, évêque de Beauvais.

Que de signes nous sont donnés et qui disent la bonté de Dieu ! Comment ne pas être bouleversé par cette guérison subite, après quarante années de souffrance, ponctuées par des interventions chirurgicales, des troubles neurologiques, la pose de neurostimulateur médullaire, dans un chemin de Croix long et douloureux, et pourtant vécu comme une offrande.

A ce jour plus de 7000 témoignages de guérison ont été enregistrés à Lourdes. Beaucoup d’autres le sont, sans qu’on n’en ait gardé la trace. Mais pour tous, l’expérience de Lourdes est l’expérience de la joie. Regardez les foules qui viennent en pèlerinage. Les pèlerins portent souvent de lourds fardeaux, et même s’ils ne sont pas tous guéris, ils repartent avec une force renouvelée, une énergie et un sourire qui vont les accompagner jusqu’à leur retour.

Le pèlerinage de Lourdes Cancer Espérance me tient particulièrement à cœur. De par son identité – pèlerinage créé par des malades et pour les malades – il nous dit le message de Lourdes. Il est aussi une réponse à cette invitation de la Vierge : « Allez dire aux prêtres de venir ici en procession et d’y bâtir une chapelle. » Le pèlerinage LCE est présidé chaque année par un évêque, il est animé et porté par des prêtres.

Je suis toujours très ému par la procession eucharistique qui se déroule pendant le pèlerinage LCE. De par mes fonctions, j’y assiste tous les jours, tout au long de la saison des pèlerinages. A Lourdes Cancer Espérance, tous les pèlerins convergent à ce rendez-vous. On ne compte pas moins de 3000 malades ! Tous manifestent la foi de ceux qui se savent pauvres et, dans le même temps, aimés de Dieu. Ils portent en eux l’espérance, et se tournent vers le Seigneur.

Je crois que la foi est la recherche de l’amitié et de l’Alliance avec Dieu. Science et foi sont complémentaires : les connaissances nous donnent des clés pour comprendre la science, mais la foi nous situe sur le plan de cette Vie qui nous est donnée, gratuitement et par amour.

Je crois que la foi suscite la prière mais aussi l’action. En 2017, je me suis consacré au Seigneur, et suis devenu religieux, en vœux perpétuels dans l’ordre hospitalier de saint Jean de Jérusalem, connu comme ordre de Malte. Avoir la foi ne consiste pas tant à adhérer à un message ; il faut en témoigner, le vivre et porter aux autres cette lumière qui nous habite. »

Propos recueillis par Béatrice Rouquet

Photos : Eric Bielle (Droits réservés)

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