Bernadette et les sœurs de la charité de Nevers

Bernadette a vécu vingt-et-un ans après les apparitions : huit ans à Lourdes et treize ans à Nevers. Si l’Eglise l’a déclarée « sainte », ce n’est pas en vertu des Apparitions, mais à cause de sa vie toute entière. Entretien avec Sœur Geneviève Pagès qui nous entraîne au cœur de la congrégation des sœurs de la Charité de Nevers, et retrace le chemin intérieur de Bernadette.

Cet entretien est paru dans la revue du premier trimestre 2009.

 

Le corps intact de sainte Bernadette est conservé dans la chapelle du couvent saint Gildard de Nevers (Photo : Philippe Cabidoche)

 

Quelle est l’histoire de Jean-Baptiste Delaveyne, fondateur de la congrégation des sœurs de la Charité de Nevers ?

Au siècle de Louis XIV, Jean-Baptiste Delaveyne a quatorze ans quand il reçoit en héritage le bénéfice du prieuré de son oncle à Saint-Saulge, dans la Nièvre. Pour y avoir accès, ce fils de chirurgien est appelé à devenir prêtre et à s’engager dans la vie monastique bénédictine. Ses études se déroulent à Nevers chez les Jésuites puis, après sa prise d’habit, à la Sorbonne. A Paris, il fréquente la cour du roi. A 22 ans, de retour chez lui, il continue à mener une vie mondaine ; il s’adonne volontiers à la chasse à courre, se rend aux réceptions organisées par les châtelains de la région. Un jour, un curé voisin installé à Saxy-Bourdon, lui rend visite : « Saint Benoît n’était pas si bien à Subiaco ». L’image du saint, qui avait fondé la congrégation des bénédictins et vivait dans une grotte, suscite chez Jean-Baptiste des interrogations : qu’a-t-il fait de sa vocation de moine ? Il se rend à Autun, dans son abbaye d’origine. Après une retraite de Saint Ignace, il regagne St Saulge et les paroissiens découvrent un homme transformé.  Son regard a changé, il VOIT. En 1680,  Marie Marchangy et Anne Legeai sont les premières à rejoindre la nouvelle congrégation. De nombreuses vocations vont alors fleurir pour les religieuses qui désirent se consacrer au Christ dans service des pauvres.

Quels sont les objectifs de la congrégation?

Devise de la congrégation, sur le fronton du couvent saint Gildard de Nevers

Ce que veut Jean Baptiste Delaveyne c’est « un esprit de Charité sans mesure qui s’étende à toutes sortes de personnes et de besoins. Il ne suffit pas d’assister les pauvres malades, il faut bien les assister… ni d’ouvrir une école, il faut bien les instruire. » La charité exige compétence.

Jean-Baptiste Delaveyne a envoyé les premières sœurs se former comme infirmières à l’hôpital de Nevers. Il s’adressait aux religieuses dans ces termes : « Vous n’aurez point d’autres affaires que celles de la charité. Point d’autres intérêts que ceux du malheureux. » Parmi les grandes figures de la congrégation, Sœur Marceline Pauper, qui a rejoint la congrégation en 1688,  a beaucoup œuvré dans ce sens. A l’époque, on parlait des « sœurs de la Charité et de l’instruction chrétienne de Nevers. » Très rapidement, les sœurs ouvrent des hôpitaux pour les pauvres et des écoles gratuites pour les filles. Dix ans avant les Apparitions, les sœurs s’installent à Lourdes. Dans leur école, Bernadette, qui s’exprimait en patois, va apprendre à lire et à écrire. Elle fait partie de ces 50% d’enfants qui, en France, sont illettrés. La misère de sa famille n’a pas permis qu’elle soit scolarisée plus tôt. Le 3 juin 1858, elle fait sa première communion. Elle a du mal à mémoriser les cours de catéchisme, mais pour elle « Dieu est Amour ». La Vierge Marie lui a donné son nom le 25 mars de cette même année. Durant deux ans, elle étudie chez les sœurs comme externe. A seize ans, Bernadette manie parfaitement l’écriture et la lecture. En 1860, le curé Peyramale demande à ce qu’on la prenne comme pensionnaire. Ce statut lui permet d’être plus tranquille, car elle est alors très sollicitée. Auprès des sœurs, elle suit sa formation humaine et professionnelle. Elle deviendra une très bonne infirmière.

 

Pourquoi Bernadette s’est-elle engagée chez les sœurs de la Charité de Nevers ?

En 1864, après un long temps de discernement, Bernadette a choisi de rejoindre les sœurs de la Charité: « Les sœurs de Nevers sont avec les pauvres, J’aime soigner les pauvres, je resterai chez elles. » Ayant rejoint la Maison-mère de Nevers en 1866,  elle accomplit son noviciat avec le désir d’être envoyée, à la fin de cette période de formation, auprès des malades. Mais en raison de ses problèmes de santé, elle restera sur place. Bernadette est un témoin privilégié de la charité de Dieu. Elle nous rappelle qu’au- delà de la prière, de la pénitence, du service du prochain, il y a l’Amour. Elle nous rappelle ce que dit St Paul : « S’il me manque l’amour, je ne suis rien… ». Cet amour nous unit au Christ comme le Christ est uni à Dieu.

Comment la congrégation a-t-elle évolué au 20e siècle ?

Au début du siècle, de nouvelles communautés ont vu le jour en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Irlande, en Suisse, en Belgique, au Japon, puis en Côte d’Ivoire, en Tunisie, au Chili, en Thaïlande, en Guinée, en Corée. Certaines ont fermé depuis comme celles de Belgique, de Thaïlande et de Guinée. Partout les sœurs sont invitées à vivre cette tendresse de Dieu pour tous les hommes, en particulier pour les plus pauvres. Pendant la Révolution française, les sœurs donnaient la soupe populaire aux bateliers de la Loire. On les appelait d’ailleurs « les sœurs de la marmite. » Jean-Baptiste Delaveyne disait : « Vous devez aller de plain-pied avec le reste des hommes, rien ne doit vous différencier. » Aux premières sœurs il remettra l’habit des veuves des campagnes de la Nièvre.  A l’heure du Concile de Vatican II, comme toutes les congrégations, nous avons été invitées  à revenir aux sources, et à nous insérer davantage parmi les populations les plus pauvres, à vivre un compagnonnage avec elles.

Quelle est la vie de la congrégation à Nevers ?                 

Cour du couvent saint Gildard de Nevers (extrait du film "Qui es-tu, Bernadette ?")

Dix ans avant l’arrivée de Bernadette, la Maison-mère devenait trop petite pour accueillir toutes les jeunes qui se présentaient. L’évêque de Nevers proposa aux sœurs d’acheter le terrain de la colline St Gildard, site d’une ancienne abbaye, ce qui permit d’agrandir les locaux. A la Maison-mère, les sœurs se forment et effectuent leur noviciat. A l’approche du centenaire de la mort de Bernadette, les pèlerins ont commencé à affluer. Au début des années 1990, le conseil général, constitué de la Supérieure générale et de ses conseillères, s’est installé à Paris. Peu à peu St Gildard, tout en restant la Maison-mère des Sœurs de la Charité de Nevers, s’est tournée vers l’accueil. La nomination de laïcs pour diriger la maison a marqué un cap important. En 2003, une association a été constituée, « l’Espace Bernadette », et la maison  a été aménagée pour accueillir les pèlerins. Une salle multimédia a vu le jour, recevant jusqu’à 120 personnes. Sur place, des temps de retraite, des groupes de réflexion, des séminaires professionnels sont organisés. Lors d’un pèlerinage sur les pas de Bernadette, un hospitalier d’une vingtaine d’années m’a confié : « Lourdes sans Nevers, c’est comme du pain sans froment. » Bernadette y a vécu pleinement le message de Lourdes.

Quelle était la spiritualité de Bernadette ?

Pour comprendre le chemin intérieur de Bernadette, il faut revenir au moulin de Boly, dans cette famille où elle est née. François et Louise ont été unis dans un mariage d’amour, et cet amour a duré au-delà des calomnies et des misères. Cet amour était déjà un chemin intérieur. A Nevers, Bernadette disait : « Je ne vivrai pas un instant que je ne le passe en aimant ». Séparée de sa mère peu après sa naissance, dont le sein avait été brûlé par la chute d’une chandelle de résine, elle a séjourné à Bartrès chez sa nourrice. Son père allait lui rendre visite chaque jour. Puis le chemin spirituel de Bernadette s’est manifesté dans son désir de faire sa première communion. Elle était retournée à Bartrès, où elle gardait les moutons. Désireuse de suivre les cours de catéchisme, elle a rejoint sa famille au cachot peu avant les Apparitions. Lors de sa première communion, elle a dit : « Je n’étais rien et de ce Rien, Dieu a fait une grande chose. » Bernadette a une spiritualité toute tournée vers le Christ… et particulièrement le Christ Crucifié… Celui qui, parce qu’Il a pleinement fait confiance au Père s’est  risqué dans des paroles, des gestes et a risqué jusqu’à sa propre vie pour nous dire que Dieu est Père, qu’il est « notre » Père et que, comme le disait Jean-Baptiste Delaveyne : «  il a pour chacun de nous une tendresse infinie » Elle aimait dire : « Jésus Seul pour Maître, pour Modèle, pour Ami, pour Guide….

Comment a-t-elle vécu les Apparitions ?

En s’adressant à elle, Marie lui a demandé : « Voulez-vous me faire la grâce… » Bernadette était stupéfaite. A Lourdes, les gens la regardaient avec mépris. On la considérait comme la « petite merdeuse des bas-fonds », son père avait séjourné en prison, soupçonné à tort d’un vol de farine … Au cours des 18 apparitions, elle s’est sentie respectée. Elle « entend » intérieurement, que Dieu regarde le cœur et pas les apparences.  Il faut souligner comment Marie a conduit Bernadette à regarder le Christ. Durant les Apparitions, Bernadette était en conformité avec le Christ : en découvrant la source, elle a été défigurée comme le Christ l’avait été. Espiègle, pleine de vie, Bernadette reconnaissait être orgueilleuse, impulsive… Mais elle se savait aimée de Dieu. Dans l’eucharistie, elle recevait Celui qui donne la force pour la route, la force pour servir.  Aux novices qui partaient soigner les malades, elle disait : « N’oublie jamais de voir le Christ dans la personne du pauvre. » Son regard était centré sur le Christ. Le regard que Marie a porté sur elle, Bernadette l’a porté sur les autres.

Bernadette avait obtenu l'autorisation de se recueillir devant la statur de Notre-Dame des Eaux, en bas du parc du couvent saint Gildard. Elle lui rappelait la "Belle Dame" (Extrait du film "Qui es-tu, Bernadette ?").

Quel était son caractère ?

Bernadette était très exigeante pour elle-même comme pour les autres. Malgré son genou de plus en plus douloureux, elle voulait se lever, aider les malades. Elle s’adressait ainsi à une compagne, qui ne supportait pas la vue d’une plaie rongée par les vers : « Vous n’êtes qu’une poltronne. Quelle sœur de la charité vous faites ! » Elle avait le sens de l’homme défiguré comme le Christ mais qui a été aussi transfiguré. Elle disait aussi : « J’ai reçu tant de grâces… et si, je n’avais rien vu ?» Une sœur lui dit alors : « Avec les yeux que vous avez, il est certain que vous avez vu… » Toujours Bernadette a vécu le message de Lourdes. Sa dernière prière vocale a été un « Je vous salue Marie », et elle a demandé : « Priez pour moi pauvre pécheresse… » Bernadette était véritablement une fille du Père Delaveyne : elle a fait partie des pauvres et était au service des pauvres. Il importe aussi de souligner comment elle a pris très au sérieux ses responsabilités d’aînée : après les Apparitions, son frère Jean-Marie a accepté l’argent d’un donateur, elle l’a fortement réprimandé. A son départ pour Nevers, Pierre, son frère, était âgé de quelques mois. Sa mère est décédée peu après. Son père lui a survécu seulement quelques années. Elle a beaucoup soutenu Toinette, qui a perdu ses enfants en bas âge. Bernadette a écrit à ses frères et sœurs, les a conseillés, aidés à traverser leurs souffrances, en regardant plus haut, en s’unissant à la Croix du Ressuscité.

 

Propos recueillis par Béatrice Rouquet.

Photos : Philippe Cabidoche

 

 

Châsse de sainte Bernadette à Nevers

Prière d’une pauvre mendiante à Jésus,

extraite du Carnet des notes intimes de Bernadette Soubirous

 

O Jésus, donnez-moi, je vous prie, le pain de l’humilité,

Le pain d’obéissance,

Le pain de charité,

Le pain e force pour rompre ma volonté et la fondre à la vôtre,

Le pain de mortification intérieure,

Le pain de détachement des créatures,

Le pain de patience pour supporter les peines que mon cœur souffre.

Ô Jésus, vous me voulez crucifiée, fiat,

Le pain de force pour bien souffrir,

Le pain de ne voir que vous seul en tout et toujours,

Jésus, Marie, la Croix, je ne veux d’autres amis que ceux-là.

L'original du carnet de notes intimes de Bernadette (couvent saint Gildard de Nevers)

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