P. André Cabes : « La foi chrétienne s’inscrit dans un mystère de simplicité et d’amour »

Entretien avec le Père André Cabes, recteur du Sanctuaire Notre-Dame de Lourdes 

P. André Cabes, recteur du Sanctuaire Notre-Dame de Lourdes

Dans le livre qu’il a consacré à sœur Faustine, Jean-Louis Fradon évoque une confidence de Jésus : sœur Faustine entend Jésus se plaindre « de la froideur et de l’indifférence des âmes envers lui. » : « Sache ceci ma fille que lorsque je viens dans la sainte communion jusqu’au cœur des hommes, j’ai les mains pleines de toutes sortes de grâces et je désire les donner aux âmes, mais les âmes ne font même pas attention à moi, elles me laissent seul et s’occupent d’autre chose. Oh ! comme cela m’attriste que les âmes n’aient pas compris l’Amour. Elles se conduisent envers moi comme envers une chose morte. » En cette période de carême, comment pouvons-nous entendre cette confidence, alors même qu’à Lourdes la Vierge Marie est venue rencontrer Bernadette et, le cœur plein de tristesse, elle a demandé à tous la pénitence, et la conversion des pécheurs pour que nous connaissions la Joie que donne la vie en Jésus ?

Jésus nous offre la rencontre. Ce qui tue la rencontre, c’est de rester prisonnier de soi-même. Dans la Résurrection, Jésus offre la rencontre avec sa vie divine. Cette vie d’amour suppose qu’on l’accueille, sinon elle ne peut pénétrer dans nos cœurs. C’est le cadeau d’une présence, d’une vie partagée. Nous sommes invités à nous réveiller de notre torpeur. C’est Jésus qui dit : « Je me tiens à la porte et je frappe. Celui qui m’ouvre, je rentrerai chez lui et je prendrai mon repas avec lui. » Jésus se fait proche de nous. Souvenons-nous comment, au bord du lac, le Ressuscité est apparu devant ses disciples revenus d’une nuit de pêche infructueuse. Jésus veut partager ce moment avec eux, dans la joie simple de savourer quelques poissons que l’on a fait griller. La foi chrétienne s’inscrit dans un mystère de simplicité et d’amour. Nous attendons des choses compliquées, extraordinaires. Dieu se révèle à chaque instant, mais nous pouvons passer à côté sans le voir…

Nos cœurs ne doivent-ils pas s’ouvrir toujours plus pour accueillir cette vie que Dieu nous offre ….?

Bernadette disait : « J’ai reçu tant de grâces et j’en ai si peu profité. » A la rue du Bac, la Vierge s’est présentée à Catherine Labouré avec des rayons éteints : elle lui a expliqué qu’il s’agissait des grâces qu’on ne lui demandait pas. C’est son propre cœur que le Seigneur nous offre. Il est ressuscité pour nous tirer de la mort et faire de nous des vivants. Cela suppose que nous nous laissions enfanter à cette vie nouvelle. La vie naturelle nous est donnée sans que nous l’ayons choisi ; la vie éternelle suppose notre accueil. Si l’on ne se rend pas compte du cadeau qui nous est fait, nous ne pouvons pas le recevoir.

Vierge de la rue du Bac, Paris

La relation n’est-elle pas au cœur de toute religion ?

Le christianisme est centré sur l’unité : l’homme et Dieu ne font plus qu’un en Jésus. Bien souvent, l’homme voudrait se fabriquer un dieu à son image ; on voudrait d’un dieu qui soit un peu notre serviteur. Or notre Dieu est celui de l’Eternelle Trinité d’Amour. Il n’est pas un super héros, mais il nous dit d’être un enfant qui fait totalement confiance à la volonté de son Père.

Comment pouvons-nous connaître la volonté de Dieu ?

Dieu nous parle, mais dans le tintamarre de notre cerveau, on ne l’entend pas. Dans la prière, dans les événements de nos vies, on peut écouter Dieu. On ne peut pas avancer tout seul. Il faut savoir s’appuyer aussi sur nos aînés dans la foi. Nous faisons partie d’une cordée, et nous pouvons être aussi une lumière pour les autres.

Quand elle a rencontré Marie, Bernadette a été le témoin de sa tristesse. Elle disait : « on aurait dit qu’elle portait sur elle toutes les tristesses du monde… »

Le cœur de Dieu est brisé de voir que ses enfants ne s’appuient pas sur Lui. Dieu ne se décourage jamais, il descend jusque dans cet oubli de Dieu. C’est Jésus en croix qui crie vers le Père : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il parvient à ensemencer dans cette absence de Dieu une confiance qui la remplit.

Bernadette disait : « Dieu n’a pas besoin de nous ni de nos actes de vertu, mais il veut que nous soyons saints et grands saints. A cause de cela, il se plaît à mettre souvent notre vertu à l’épreuve… »

Bernadette disait de l’épreuve : « Si Dieu le permet, on ne se plaint pas. » Ce chemin qui est le nôtre ne doit jamais conduire à une impasse. La Résurrection nous l’atteste : la Résurrection devient passage. D’aucuns ont dit que Dieu ne peut pas souffrir, à l’image de saint Bernard qui soulignait : « Dieu ne peut pas souffrir mais il peut compatir. » C’est le cœur de Dieu que nous révèle Jésus. Il n’est pas indifférent à la souffrance des hommes. C’est Lui, Dieu, qui est engagé sur la Croix. Il se donne. Si on veut savoir ce qu’il y a dans le cœur de Dieu, il faut regarder ce qui se passe au moment de la mort de son Fils et regarder le cœur de Marie. Le Père éternel donne la vie à son Fils ; dans le même temps, Marie, cette maman dans le temps des hommes donne une vie humaine au Fils de Dieu. Ce mystère nous dépasse. Quand nous communions aux souffrances de Marie, nous rencontrons la réalité du cœur de Dieu.

A Fatima, la Vierge Marie a dit aux enfants qu’elle seule pouvait obtenir la paix dans le monde et qu’il leur fallait prier le Rosaire…

Marie veut nous libérer des violences, de ce mal absurde qui étouffe le cœur de l’homme. Le cœur de Marie est tout entier disponible au don de Dieu. Elle est « pleine de grâce » comme dit l’ange qui la salue. Quand on contemple Marie, on contemple l’humanité telle que Dieu la veut. Il a entendu la libre réponse qu’elle a donnée pour vivre de cet Amour, renversant par là même toutes les barrières que le péché opposait à la grâce.

Que vient nous dire la période du carême dans notre foi chrétienne ?

Pendant le carême, on refait l’expérience des hébreux dans le désert. Symboliquement, Jésus a voulu vivre quarante jours au désert. C’est l’histoire de l’esclavage du peuple où le Fils vient dire la liberté d’être un enfant de Dieu.

Dieu veut que, dans le combat pour la Vie, Jésus puisse vaincre le monde par Marie…

"Per Mariam, ad Jesum" : devise de Mgr Gerlier, évêque de Tarbes et Lourdes (1929-1937), inspirée de la consécration à Marie de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort. Entrée de la Maison diocésaine de Tarbes

C’est le combat inhérent à la vie chrétienne. On a la tentation de se refermer sur ses peurs, ses désirs, ses joies passagères. On se coupe de la source. Le but du diable, c’est de couper l’homme de Dieu : par la violence, par la séduction… C’est le diviseur. Au moment où il sépare l’homme de Dieu le reste suit.  Il y a nécessité à avoir un rapport vivant à Dieu, sinon l’humanité se divise et se dessèche. Jésus met toute sa joie à ramener à l’unique bergerie les enfants de Dieu dispersés. Dieu nous veut dans l’unité. En venant nous rencontrer, la Vierge vient offrir des temps et des lieux pour prier et cheminer ensemble : ils ne sont pas guidés par l’intérêt ou par la peur, mais par la joie d’être en famille.

L’Alliance, c’est le contraire de la division…

L’Alliance est le cœur du mystère de la Révélation. Elle est au sommet du projet de Dieu.  C’est Jésus qui se donne lui-même sur la Croix : « Ceci est mon sang ». Cela remet à sa juste place les sacrifices au temple qui ne faisaient qu’annoncer le sacrifice de l’Agneau immaculé en qui la vie de Dieu nous est donnée.

A l’image de tous les saints, Bernadette avait le souci des autres. Elle priait pour le salut des âmes, pour les personnes qui lui étaient confiées et aussi pour les agonisants…

Sainte Bernadette était sensible à toutes les situations de souffrance à l’image du cœur de Dieu, à l’image de la Trinité. Cela nous est rappelé dans l’Evangile : « Nous ne pouvons pas aimer Dieu que nous ne voyons pas si nous n’aimons pas le frère. » Il n’importe pas tant de poser un geste de religion que de changer nos cœurs. Il faut accueillir la Bonne Nouvelle : Dieu se donne.

Comme Marie, Bernadette s’est effacée… Elle ne voulait rien avoir pour elle-même. Elle s’oubliait soi-même et ne fixait son regard que sur Jésus…

Bernadette ne se regardait pas elle-même ; elle se laissait regarder. Dans Celui qui la regarde, elle se découvre : c’est un regard qui espère, un regard qui voit l’autre dans sa réussite éternelle.

Parfois on peut être loin de Dieu, mais on ne s’en prend pas la mesure…

La confession : haut relief du XIIIème s., basilique d'Evron (53)

On est coupé de Dieu, on ne le sait peut-être pas mais on le sent. On se dessèche. C’est la surprise de Jésus dans l’Evangile. Il rencontre le lépreux, la samaritaine, la cananéenne… qui manifestent une relation vivante à Dieu. Ils ne sont pas des saints, ils ont leurs défauts, leurs péchés. Mais la relation avec Dieu imprègne toute notre vie. Il n’y aurait pas une zone du cerveau qui serait la zone religieuse. Tout homme, toute femme est appelé : Jésus est notre source et notre horizon. Les signes de Lourdes, nous les connaissons : la lumière, l’eau, le rocher… Ils évoquent le cœur de Dieu. C’est lui le souffle qui nous fait vivre. On peut être des morts-vivants sans s’en rendre compte. N’entendons-nous pas dans la Bible : « Jérusalem.. Si tu avais connu le jour où tu étais visitée… »  Etre témoin de l’amour, c’est sortir de nous-mêmes, partager cette prière agissante tout à l’écoute d’un Autre. Ce sont les saints qui nous disent ce que nous sommes : des enfants de Dieu.

Jésus nous invite à la confiance…

Dieu est une personne et Il suscite des personnes. De sa rencontre avec la Vierge, Bernadette disait : « Elle me regardait comme une personne. » Le Diable cherche à déshumaniser nos vies : on devient des matricules dans des camps de concentrations ; on devient esclave de ses peurs, de ses désirs, de la quête du pouvoir… La peur est un sentiment qui paralyse, qui nous empêche de faire confiance à Dieu. C’est Jean-Paul II qui lance cet appel : « N’aie pas peur ». C’est Jésus qui dit : « Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? » si nous nous ouvrons à Dieu, nous nous appuyons sur Lui : la peur nous replie sur nous-mêmes.

Faire confiance, cela suppose avoir un cœur ouvert…

Le cœur s’ouvre souvent par une blessure, en venant dépasser le découragement ou le repli sur soi. Là où une brèche s’ouvre, on peut faire le lieu d’une offrande. C’est cela même qui pourrait me détruire qui, vécu en union à la Passion du Christ, peut devenir offrande. Et c’est de cette manière que Jésus peut me communiquer sa vie. A travers leur épreuve, les malades, les pauvres… sont appelés à l’essentiel. C’est le sens ultime de la Croix. Jésus se laisse entraîner dans la perte de tout ce qu’il est. Il s’en remet entièrement au Père, il nous conduit dans le cœur du Père. Dieu n’est pas extérieur à notre monde pour le gouverner sans y prendre part. Dieu est un cœur qui bat au cœur du monde. Il est le premier à souffrir des violences, des injustices… et c’est à nous le soulager. Quand il s’apprête à nous donner sa vie, nous ne trouvons rien d’autre à faire qu’à lui offrir du vinaigre. Il faut se laisser prendre à cette confiance ultime qu’il donne à son Père : le Père le ressuscite. C’est cela à quoi le monde est promis. Les conditions extrêmes de souffrance sont capables d’ouvrir un chemin de vie.

Vous dites que Jésus essaie d’imprimer un élan dans nos vies…

Mysore (Inde) : les novices de la congrégation des Soeurs de Saint Joseph de Tarbes en prière devant la Grotte de Lourdes

Dieu ne vient pas mesurer nos vies selon une évaluation professorale, où l’on en ferait une moyenne. Jésus nous montre cet élan, qui rejoint Zachée, qui rejoint Matthieu… Il a l’air de préférer les malades ou les pécheurs, car ils portent en eux une blessure qui rend leur regard plus attentif à la Vie donnée en Jésus… Comme le disait Charles Péguy : « Les honnêtes gens ne mouillent pas dans la grâce. » Mais ceux qui savent qu’ils ont besoin de la Bonne Nouvelle viennent écouter Jean-Baptiste qui les pousse à changer de vie. C’est ce qui est relaté dans la Bible, avec la femme qui vient laver les pieds de Jésus en y mettant les parfums de grand prix, et les pharisiens qui la jugent et ne parviennent pas à s’ouvrir aux autres. Le plus grand danger qui nous éloigne de Dieu, c’est l’enfermement. C’est plus redoutable encore que ce que l’on appelle le péché. Il faut ouvrir la porte. Marie c’est celle qui a la porte ouverte. Elle est l’Immaculée, sans tâche.

Dieu nous rejoint dans l’imprévu de nos vies…

La Bible n’avait jamais parlé de Nazareth, mais Dieu savait que c’était là qu’il était attendu. Bernanos disait de Marie que « jamais la gloire humaine ne l’a effleurée de sa grande pointe sauvage. » Dieu regarde ce qui est faible en ce monde, ignoré des hommes, pour confondre ce qui est fort. Si nous avons quelque chose à demander dans nos prières, c’est de recevoir l’Esprit Saint. Dieu ne refusera jamais l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent. Les saints sont ceux qui parviennent à la pleine réalisation de leur vocation divine. Il faut donner sa vie dans l’amour : tout ce qui est gardé est perdu. Cela n’entre pas dans la circulation de l’amour.

L’isolement est une grande épreuve…

L’isolement pourrait être l’épreuve suprême dès lors qu’elle affecte le plan spirituel. Dans l’épreuve qu’ils ont traversé, le cardinal Van Thuân, le Père Kolbe ou Edith Stein disent d’une même voix : « Je ne suis pas seul ; Jésus est toujours avec moi. » L’isolement vient quand nous sommes coupés de la source. Au sens négatif du mot, c’est la mort. Il faut ouvrir un chemin. C’est ce que dit le Pape François aux confesseurs. Si vous ne pouvez pas donner l’absolution, toujours, ayez le souci d’ouvrir un chemin… C’est un regard qui espère : tu ne te confonds pas avec tes fautes, avec ton passé. Il faut repérer en chacun un germe de cette vie nouvelle. C’est savoir qu’un homme peut s’arrêter de boire pour conduire sa femme chez le médecin afin qu’elle reçoive des soins .. Le premier compagnon d’Emmaüs a croisé la route de l’Abbé Pierre, le jour même où il avait planifié de se suicider. L’abbé Pierre lui a dit : « viens m’aider » et c’est là que tout a commencé. C’est Mère Teresa qui dit : « Quand tu es dans la peine, cherche quelqu’un qui a davantage de peine que toi. » Mettre quelqu’un en route, c’est autre chose que de lui passer la pommade. Sœur Bernadette disait à Nevers : « Je suis malade, je ne suis bonne à rien. » L’évêque lui a répondu : « Vous pouvez au moins peler les légumes… » Chacun a un horizon, et on peut dire à chacun : c’est bon que tu existes… Parfois on tombe sur le chemin, mais Dieu est toujours là pour continuer à nous appeler. C’est toute la vie de l’Eglise, elle est faite pour ça. L’Eglise, c’est la famille qui doit refléter la Trinité. Marie nous enfante à cette vie.

L’une des clés pour connaître Dieu, c’est la patience…

Dieu patiente pour nous laisser le temps de la conversion. C’est la patience de l’agriculteur, du laboureur… On voudrait séparer déjà le bon grain de l’ivraie, mais ce n’est pas le moment. Dieu ne se décourage pas ; comme le dit le Pape François, c’est nous qui nous fatiguons de lui demander pardon. Mais Dieu est Créateur ; toujours, il nous appelle à la vie. Il ne veut qu’aucun de ses petits ne se perde..

Que pouvons-nous faire pour bien vivre ce temps de carême ?

Il nous faut regarder Jésus. Si nous nous fixons sur lui, c’est lui qui nous transforme. Il nous invite à le suivre comme l’ont fait ses disciples. Nous lui emboîtons le pas. C’est en suivant le Christ que l’on est transformé. C’est en portant sa croix avec Jésus que Simon de Cyrène est devenu disciple. En rencontrant Marie, Bernadette a été appelée à une vie nouvelle, d’écoute, de contemplation, de conversion. C’est le chemin du Rosaire. Ce chemin Marie l’a elle-même parcouru et elle le propose à Bernadette. Ce chemin, nous sommes appelés à le faire nôtre.

Propos recueillis par Béatrice Rouquet

Photos : Philippe Cabidoche

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